Mormonisme et protestantisme évangélique

Publié le par GEIPE

 

 

Chrystal Vanel


Doctorant, École Pratique des Hautes Études/GSRL

 

            Depuis les années 1950, on observe de la part de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours (Église SDJ), un rapprochement vers le protestantisme évangélique. 

Ce rapprochement se fait à deux niveaux :


Au niveau doctrinal : dans les années 1950, apparaît une théologie mormone « néo-orthodoxe », en réponse à l’accommodation du mormonisme à la société américaine[1]. Cette théologie mormone s’approche de la théologie protestante néo-orthodoxe, insistant sur la souveraineté de Dieu, la nature déchue de l’Homme et le Salut par le Christ. Elle se manifeste, à partir de 1986 et sous la présidence du très conservateur Ezra Benson, par une insistance sur le Livre de Mormon. Cet ouvrage, publié en 1830 au tout début du mormonisme, est en grande partie un reflet de la théologie évangélique populaire du XIXe siècle (trinité, insistance sur la conversion personnelle, sacrifice expiatoire du Christ). La théologie du Livre de Mormon est donc très éloignée des innovations théologiques plus tardives du fondateur Joseph Smith (1805-1844) comme la pluralité des dieux ou la possibilité de déification de l’homme. Le Livre de Mormon est aussi fortement christocentrique[2]. En insistant sur le Livre de Mormon, l’Église SDJ souligne donc sur son caractère chrétien qui lui fut refusé par les protestants évangéliques au XIXe siècle. En 1982, l’Eglise SDJ avait déjà ajouté le sous-titre « un autre témoignage de Jésus-Christ » au Livre de Mormon. Paradoxalement, c’est donc en insistant sur le Livre de Mormon que l’Église SDJ se rapproche, lentement mais sûrement, de la théologie évangélique, basée uniquement sur la Bible.

Au niveau des valeurs : si au XIXe siècle évangéliques et mormons étaient opposés au niveau des valeurs morales, les mormons pratiquant la polygamie, depuis les années 1980 au moins, évangéliques et mormons s’accordent sur de nombreuses valeurs morales, en particulier la défense de la famille « traditionnelle » (défense du mariage strictement hétérosexuel, lutte contre la pornographie, dénonciation des relations sexuelles en dehors du mariage).


Concrètement, ce rapprochement du mormonisme vers le protestantisme évangélique se manifeste par des dialogues entre théologiens mormons (professeurs à Brigham Young University, université de l’Église SDJ) et évangéliques (pasteurs ou professeurs dans des universités évangéliques)[3]. En novembre 2004, lors d’une « Soirée d’amitié » entre évangéliques et mormons, le très populaire théologien et pasteur évangélique Ravi Zacharias s’adressa à l’audience mormone et évangélique qui remplissait le Tabernacle mormon de Salt Lake City. Il s’était auparavant entretenu avec Gordon Hinckley, alors président et prophète de l’Église SDJ.


Ce rapprochement entre mormons et évangéliques se manifeste dans l’arène politique par la mise en commun d’énergies au service de la défense de valeurs partagées : ainsi le pasteur baptiste Jerry Falwell tentait-il, en organisant la Moral Majority, d’unir évangéliques et mormons dans la défense de valeurs conservatrices communes[4].


Ce rapprochement subtil de l’Église SDJ vers le protestantisme évangélique se manifeste aussi par une rhétorique. Le mormon Mitt Romney affirmait, lors de sa campagne à l’élection présidentielle américaine, avoir Jésus comme « sauveur personnel »[5], rhétorique propre aux born-again. Et le plus récent manuel d’enseignement missionnaire de l’Église SDJ, mentionne (brièvement, et par une fois seulement, mais quand même), le principe de la « grâce » du Christ purificatrice et salvatrice[6], rhétorique protestante absente de la théologie mormone officielle dans le passé.


Pourquoi un tel rapprochement ? De la part des mormons, on pourrait supposer le désir de se faire accepter comme chrétiens « respectables ». De la part des évangéliques, on pourrait supposer une stratégie de prosélytisme qui passe par le dialogue, au contraire des protestants fondamentalistes plus ou moins violemment anti-mormons.


Ce glissement, lent, subtil (il n’est pas revendiqué par l’institution) mais bien réel (il est remarqué par des observateurs), de l’Église SDJ vers le protestantisme évangélique est cependant à modérer. Les dialogues entre évangéliques et mormons ne se passent qu’aux États-Unis d’Amérique[7]. Hors, l’Église SDJ est une église globale, dont la majorité des 14 millions de membres, s’ils suivent les directives des dirigeants américains de Salt Lake City, n’en résident pas moins en dehors des États-Unis d’Amérique. De plus, l’Église mormone continue d’œuvrer à la construction de temples, ouverts aux seuls mormons « actifs » (ceux qui suivent les directives du prophète et président de l’Église, paient leur dîme et obéissent aux règles mormones alimentaires et sexuelles). Hors, la théologie du temple est très éloignée de l’orthodoxie évangélique, de part ses rituels inspirés de la franc-maçonnerie[8] et permettant l’ « exaltation », soit la déification d’un couple hétérosexuel marié pour l’éternité dans un temple mormon[9]. Cependant, les rituels du Temple ont connu en 1990 des modifications qui en enlevaient certaines des gestuels les plus maçonniques, comme les signes de pénalité[10]. Et ces rituels, qui ne permettent la déification qu’au mariage strictement hétérosexuel, reflètent les valeurs familiales conservatrices que le mormonisme partage, entre autre[11], avec le protestantisme évangélique.

 

statuevanel

 


Cette sculpture, qui se situe en face du siège administratif de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours à Salt Lake City (Utah) représente Joseph Smith et son unique épouse légitime Emma Smith (1804-1879). À travers cette statue, c’est l’idéal du couple monogame et hétérosexuel qui est ici célébré. Polygame, Joseph Smith aurait eu, selon les historiens, entre 33 et 48 « épouses ». Chrystal Vanel, février 2011.

 

 

templevanel

Temple mormon de la ville de Saint George (Utah). Ce temple, comme les 133 autres à travers le monde, est fermé au public et n’est ouvert qu’aux mormons pratiquants qui par ses rituels espèrent accéder à une « exaltation » dans l’au-delà. Des mariages y sont célébrés pour l’éternité.

 

  

 

christvanel

 

« Christus » du centre de visiteurs de Salt Lake City. L’originale de cette statue est l’œuvre du sculpteur danois Bertel Thorvaldsen (1768-1844). Cette statue a été acquise par l’Église mormone dans les années 1960, alors que la néo-orthodoxie mormone est en pleine construction. Par cette statue, l’Église SDJ entend témoigner de sa théologie christocentrique.

Chrystal Vanel, février 2011.

 

Chrystal Vanel, juin 2011

 

http://mormonismes.hautetfort.com/

   



[1]Kendall White O., Mormon Neo-Orthodoxy : A Crisis Theology, Salt Lake City, Signature Books, 1987, 196 p.

[2] Givens T., The Book of Mormon, A Very Short Introduction, New York, Oxford University Press, p. 25-31.

[3]Blomberg C., Robinson S., How Wide the Divide ? A Mormon & an Evangelical in Conversation, Downers Grove (Illinois), InterVarsity Press, 1997, 228 p. ; Millet R., Johnson G., Bridging the Divide, The Continuing Conversation Between A Mormon and an Evangelical, Rhinebeck (New York), Monkfish Book Publishing Company, 2007, 185 p ; Millet R., McDermott G., Claiming Christ, A Mormon-Evangelical Debate, Grand Rapids (Michigan), Brazos Press, 2007, 238 p.

[4]Shipps J., Sojourners in the Promised Land, Forty Years among the Mormons, Chicago, University of Illinois Press, 2000, p. 143.

[5]Luo M., « Gingerly, Romney Seeks Ties to Christian Right », The New York Times, 16 octobre 2007 [http://query.nytimes.com/gst/fullpage.html?res=9903E1DD173AF935A25753C1A9619C8B63, page accédée le 29/03/2011]

[6] Prêchez mon Évangile, Salt Lake City, Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, 2004, p.61.

[7] Ainsi le pasteur évangélique belge Christian Piette, après une brève évocation de l’ouvrage du mormon Stephen Robinson et de l’évangélique Craig Blomberg sur la christologie (How Wide The Divide ?), démontre que le Christ mormon est différent de celui de la Bible et conclue : « Il n’est pas possible de considérer le mormonisme comme étant une église chrétienne. Ce n’est pas une église sœur ni une église cousine, tout nous sépare et rien ne nous est commun ! », http://www.vigi-sectes.org/mormonisme/christ-des-mrormons.html

[8] Mayer J-F., « Du secret dans le Mormonisme », Politica Hermetica, n°5, 1991, p. 14-30.

[9] Les Principes de l’Évangile, Salt Lake City, Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, 2009, p.293-294.

[10] Buerger D., The Mysteries of Godliness, A History of Mormon Temple Worship, San Fancisco, Smith Research Associates, 1994, p. 170.

[11] Sur le mormonisme et l’œcuménisme, voir la note de Carter Charles, où sont aussi évoqués les rapports de l’Eglise SDJ avec l’Eglise catholique (http://cartercharles.hautetfort.com/archive/2010/07/22/mormonisme-et-oecumenisme-rapprochement-voulu-mais-difficile.htm)

 

Publié dans Travaux de recherche

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
C
C'est pénible ces pseudos analyses...<br /> Vous êtes à côté de la plaque.
Répondre